Imprimé depuis clepsy.fr — Institut du Cerveau de l'Enfant (AP-HP)
Mathieu Cassotti est professeur en psychologie du développement au LaPsyDÉ à l’Université Paris Cité et membre junior honoraire de l’Institut Universitaire de France. Il est également responsable de la mention de master « Psychologie de l’éducation et de la formation » et du parcours de psychologie du développement cognitif et social»
Face à un monde qui change à toute vitesse, la créativité est devenue une compétence essentielle. Le professeur Mathieu Cassoti, psychologue spécialiste de la créativité, explique pourquoi et comment aider les adolescents à la développer.
Qu’est-ce que la créativité, exactement ?
Pr Cassotti : En psychologie, nous avons longtemps débattu de cette notion, mais nous convergeons aujourd’hui vers une définition simple : la créativité, c’est la capacité à produire quelque chose, une idée, une solution, un objet, qui soit à la fois original et adapté au contexte. L’originalité signifie que l’on s’écarte des réponses habituelles, que l’on propose quelque chose de nouveau. L’adaptation au contexte implique que cette idée ait une forme de pertinence ou d’utilité dans la situation donnée. Une idée peut être banale dans un domaine et pourtant créative dans un autre. Ce qui compte, c’est la capacité à sortir des automatismes pour concevoir une réponse différente.
Pourquoi est-il particulièrement important de développer cette compétence chez les adolescents aujourd’hui ?
Nous vivons dans un monde où les changements s’accélèrent. Pendant longtemps, dans de nombreux métiers, il fallait surtout appliquer des consignes et reproduire des procédures qui avaient fait leurs preuves. Aujourd’hui, les professionnels doivent de plus en plus s’adapter à des situations nouvelles et concevoir des solutions qui n’existent pas encore.
L’intelligence artificielle illustre très bien cette évolution. Elle transforme rapidement les façons de travailler et oblige de nombreux professionnels à repenser leur valeur ajoutée. Le réchauffement climatique pose également des problèmes pour lesquels nous ne disposons pas de solutions toutes faites. Il faut les imaginer, les concevoir et les ajuster.
Or, nous avons souvent l’illusion que, face à un problème, il existe quelque part une solution qu’il suffirait de découvrir. Ce n’est pas toujours le cas. Certaines solutions doivent être inventées. Cela nécessite des connaissances, la capacité de les mobiliser dans des domaines différents et la volonté d’explorer plusieurs pistes. C’est précisément ce que permet la créativité. Préparer les adolescents au monde de demain, c’est donc aussi leur apprendre à faire face à l’inconnu.
Existe‑t‑il un âge où l’on est particulièrement créatif ?
Non, il n’y a pas de « pic » de créativité dans la vie humaine. On observe parfois une légère baisse autour du passage du CM2 à la 6e, probablement parce que d’autres apprentissages mobilisent fortement les ressources cognitives, mais cette baisse est aujourd’hui contestée. En réalité, à n’importe quel âge, on peut apprendre à être créatif. La créativité n’est pas un talent inné qui s’éteindrait avec le temps. Nous avons les mécanismes cognitifs nécessaires pour penser de façon créative, mais nous n’avons pas toujours les outils pour y parvenir. La créativité s’apprend et s’entraîne. On l’a vu chez les personnes âgées : lorsqu’on leur propose des méthodes adaptées, elles peuvent se révéler très créatives. La question n’est donc pas « suis‑je créatif ? », mais « quels outils me donne‑t‑on pour le devenir ? ».
L’adolescence est-elle une période particulièrement favorable à la créativité ?
Sur le plan cognitif, les adolescents disposent des mécanismes nécessaires pour penser de manière créative. Le problème est plutôt qu’ils ne savent pas toujours comment s’y prendre. Les adultes eux-mêmes sont souvent peu créatifs lorsqu’on leur demande de trouver des solutions originales. Nous avons tendance à nous fixer sur les réponses les plus habituelles, celles qui nous viennent spontanément à l’esprit. C’est ce que l’on appelle un phénomène de fixation cognitive.
Cette tendance est efficace lorsqu’il faut résoudre rapidement un problème familier. Mais elle devient un obstacle lorsqu’il faut sortir des sentiers battus. L’enjeu consiste donc à apprendre aux adolescents à reconnaître ces blocages et à s’en détacher.
Concrètement, comment les parents peuvent-ils favoriser cette capacité à penser autrement ?
Le premier conseil est de changer notre manière de réagir aux idées de nos enfants. Lorsqu’un adolescent propose une solution inhabituelle, voire farfelue, notre réflexe est souvent de répondre : « Non, ça ne marchera pas », ou « Oui, mais… ». Nous évaluons immédiatement son idée à l’aune de ce que nous savons déjà, de nos habitudes et des contraintes du quotidien.
Or, ce jugement immédiat risque de fermer la porte à l’exploration. Il vaut mieux essayer de répondre : « D’accord, et comment pourrait-on faire pour que cela fonctionne ? » Il ne s’agit pas de prétendre que toutes les idées sont bonnes, mais de prendre le temps de les examiner avant de les écarter.
Une idée irréaliste peut devenir un point de départ intéressant. Si un adolescent propose, par exemple, de voyager dans le temps pour lutter contre le gaspillage alimentaire, on pourrait lui expliquer immédiatement que c’est impossible. On peut aussi lui demander ce qu’il aimerait découvrir en remontant dans le passé. Comment nos grands-parents faisaient-ils leurs courses ? Pourquoi gaspillait-on peut-être moins certains aliments ? Comment les modes de production et de consommation ont-ils évolué ?
L’idée initiale ne sera évidemment pas mise en œuvre. Mais elle peut conduire à chercher des informations, à comprendre le problème et à découvrir des solutions auxquelles on n’aurait pas pensé spontanément. C’est tout l’intérêt de cette démarche.
Faut-il aussi apprendre aux adolescents à remettre en question les règles et le cadre dans lequel ils évoluent ?
Oui, car la créativité ne consiste pas seulement à chercher une solution à un problème tel qu’il se pose, mais parfois à questionner le problème lui-même et toute l’organisation dans laquelle il s’inscrit. Face à un emploi du temps scolaire surchargé, on peut chercher à mieux répartir les cours, à les regrouper ou à discuter avec les enseignants. Mais on peut aussi aller beaucoup plus loin : pourquoi faut-il nécessairement que les cours se déroulent selon cet emploi du temps ? Pourquoi l’enseignant doit-il être présent en permanence devant les élèves ? Peut-on imaginer une autre organisation, dans laquelle l’adolescent avancerait à son rythme, avec un adulte pour l’accompagner ?
L’idée n’est pas de dire que cette solution serait meilleure, mais de comprendre que l’on peut aussi transformer radicalement le cadre dans lequel le problème se pose. La créativité, c’est ne pas se limiter à optimiser le système existant, mais oser imaginer comment on pourrait le concevoir autrement.
Cela signifie-t-il qu’il faut remettre en question toutes les règles ?
Non, certaines contraintes sont indispensables. Mais il est intéressant de distinguer celles qui répondent à une véritable nécessité de celles qui relèvent surtout de nos habitudes.
Bien sûr, cet état d’esprit peut compliquer la vie familiale ! Les adolescents peuvent retourner contre leurs parents des arguments qu’ils ont entendus ou lus. Mais ces discussions peuvent être l’occasion d’examiner les arguments, de questionner les évidences et d’apprendre à justifier ses choix plutôt que de s’en tenir à un simple « c’est comme ça ».
Si vous deviez donner un dernier conseil très concret aux parents, lequel serait‑ce ?
Je leur conseillerais de commencer par se renseigner sur ce qu’est réellement la créativité. Beaucoup de parents pensent qu’il s’agit d’imagination ou d’expression artistique, alors qu’il s’agit surtout d’un processus cognitif structuré. Notre association le Corécré (https://www.association-corecre.com) , par exemple, propose des ressources accessibles pour comprendre les mécanismes de fixation, les biais qui freinent la pensée créative et les méthodes qui permettent de les dépasser. Comprendre ces bases change profondément la manière dont on réagit aux idées de son enfant. Ensuite, je leur suggérerais d’encourager l’exploration plutôt que la conformité. Accepter que certaines idées soient déroutantes, inconfortables ou irréalistes, car elles ouvrent des portes inattendues. Enfin, il est utile de créer un environnement où l’adolescent peut tester, bricoler, se tromper, revenir en arrière. La créativité ne naît pas d’un exercice isolé, mais d’un climat où l’on se sent autorisé à chercher autrement.
5 conseils pour stimuler la créativité
Questionnez les habitudes. Distinguez les contraintes indispensables des règles qui méritent d’être discutées.
Ne jugez pas trop vite. Remplacez « Non, ça ne marchera pas » par « Comment pourrait-on faire pour que cela fonctionne ? ».
Explorez les idées. Même farfelue, une proposition peut ouvrir des pistes inattendues. Posez des questions avant de l’écarter.
Nourrissez la curiosité. Encouragez votre adolescent à acquérir des connaissances, à explorer différents domaines et à vérifier ses sources.
Reformulez les problèmes. Au lieu de chercher seulement à améliorer une situation, demandez-vous si elle pourrait être organisée autrement.